Article paru dans le Monde.fr:




AINHICE-MONGELOS, SAINT-JEAN-DE-LUZ (PYRÉNÉES-ATLANTIQUES) ENVOYÉE SPÉCIALE


C'est un drôle de procès, qui divise les Pyrénées-Atlantiques. Jeudi 29 janvier, Michel Berhocoïrigoin, président d'Euskal Herriko Laborantza Ganbara (EHLG, "chambre d'agriculture du Pays basque", en français), devra répondre d'usurpation d'un titre d'établissement public, au tribunal correctionnel de Bayonne. Il se voit aussi reprocher d'avoir " exercé une activité dans des conditions de nature à créer dans l'esprit du public une confusion avec (...) la chambre d'agriculture des Pyrénées-Atlantiques".

 


Eclairage Des lieux de pouvoir aux mains de la FNSEA


Le préfet a déposé plainte. La chambre d'agriculture "officielle", basée à Pau, s'est portée partie civile. "Berhoco", comme on l'appelle ici, risque 15 000 euros d'amende et un an de prison ferme ; son association, l'interdiction. Autour de lui, élus locaux compris, on crie au scandale et au ras-le-bol des pressions de l'administration.

Les membres de la Confédération paysanne basque (ELB) étaient fatigués de tenter de se faire entendre par la chambre d'agriculture, tenue par la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), qui, selon eux, privilégie les producteurs de maïs du Béarn et ignore les spécificités des petites exploitations du Pays basque. Après avoir maintes fois réclamé une deuxième chambre dans le département, ils décident en 2005 de créer une association de type loi 1901. Sur ce territoire, le syndicat est d'ailleurs majoritaire, mais au niveau départemental, il n'a droit qu'aux strapontins.

L'objet de Laborantza Ganbara est d'aider au développement d'un mode de production durable, en termes d'environnement et d'emplois. Contrairement à ce qui se fait dans les chambres d'agriculture, écologistes et associations de consommateurs sont représentés. L'association s'installe peu à peu dans ce paysage de montagne aux maisons blanches à volets rouges. Elle compte dix salariés, qui diffusent leurs conseils à qui les sollicite, sans obligation de cotisation syndicale.

Mais quatre ans après sa création, la voilà menacée de dissolution. La mobilisation s'organise : en pleine préparation du procès, le bouillonnant président du comité de soutien, Jean-Noël Etcheverry, crie à l'"atteinte au droit d'association". Il annonce la présence jeudi de Corinne Lepage à la barre et de José Bové devant le tribunal, ou encore le soutien de Danielle Mitterrand, Louis Le Pensec, Albert Jacquard, et de plus de 1 000 élus locaux.

"Berhoco", lui, reste calme. Ces dernières semaines, cet éleveur d'ovins a sillonné le Pays basque avec sa vieille Audi pour expliquer sa situation. Ce soir-là, il est à la Grillerie du Port, à Saint-Jean-de-Luz. La salle est comble. Il raconte pour la énième fois son histoire. Après son exposé, des élus venus le soutenir se chargent de révéler l'autre face de l'affaire.

Il faut dire que l'existence de l'association a créé un beau désordre. L'un des vice-présidents du conseil régional, Jean Lissar (Verts), commence : "Toutes les pressions sur les élus sont inadmissibles", lance-t-il. "On a tous une collection de lettres du préfet", poursuit un maire de village.

Depuis la naissance d'EHLG, ceux qui ont voulu la soutenir se font rappeler à l'ordre par les services de l'Etat, qui surveillent de près le dossier : procédure au tribunal administratif pour les 27 communes qui ont voté des subventions (de 100 euros parfois), courriers aux maires qui ont signé la pétition de soutien... Dernier épisode en date, la subvention de 96 000 euros votée fin novembre 2008 par le conseil régional d'Aquitaine, à l'unanimité. Le préfet de région a demandé au président Alain Rousset (PS) de retirer la délibération, ce que l'intéressé a refusé, par courrier, le 15 janvier.

Sylviane Allaux, conseillère régionale (PS), résume l'état d'esprit des défenseurs de l'association : "On fait un mauvais procès à Laborantza Ganbara. Elle a répondu aux attentes du public, ce que la chambre d'agriculture n'a pas fait."

"Politiquement, c'était une erreur grossière de porter plainte", juge M. Lissar.

Dans les terres, les témoignages sont similaires. Jean-Michel Galant est de passage au siège de l'association, à Ainhice-Mongelos, 100 habitants, à 10 kilomètres de Saint-Jean-Pied-de-Port. Il est vice-président du Syndicat mixte de Rivières des Nives, qui a commandé une étude à EHLG après un appel d'offres pour lequel la chambre d'agriculture s'était aussi portée candidate. Un courrier préfectoral a suivi. Après rendez-vous avec le sous-préfet, aucune suite n'a été donnée et l'étude a pu être menée. Mais l'élu a vu dans l'envoi d'une lettre une "tentative d'intimidation".

Le camp de la chambre d'agriculture est loin d'avoir la même grille de lecture. Son président refuse de réduire l'affaire à un débat entre "gentils" et "méchants". Autrement dit, entre les promoteurs d'une agriculture paysanne et les défenseurs des OGM, de la monoculture du maïs et des agrocarburants - même s'il ne le dit pas ainsi.

"C'est une instrumentalisation de l'agriculture. La chambre est prise en otage dans un mouvement qui déborde du cadre professionnel", glisse Jean-Michel Anxolabéhère, le président de l'établissement. Le jeune homme fait clairement référence à la plate-forme Batera, à laquelle adhère ELB, comme de nombreuses associations et élus basques de tous bords, qui réclame notamment la création d'un département "Pays basque".

Elu en 2007, il n'omet pas de préciser qu'il est "basque et éleveur d'ovins lui aussi", ce qui est une première pour la chambre d'agriculture, qui a toujours vu défiler des Béarnais à sa tête. "La dispersion des forces est contre-productive, il est possible de travailler ensemble", insiste-t-il. "Il sert d'alibi", "depuis son arrivée, il n'y a pas eu de changement de cap", tranchent les proches de M. Berhocoïrigoin, qui n'oublient pas de rappeler que la chambre s'est portée partie civile.

Et le préfet dans tout ça ? Arrivé il y a six mois, héritant d'un dossier hautement sensible, il "veille au respect de l'Etat de droit". Il ne peut y avoir qu'une chambre d'agriculture par département, maintient-il. "La solution, c'est un changement de nom, c'est la seule chose que nous demandons au tribunal", explique-t-il. "Le véritable enjeu, c'est la survie de l'association", explique pour sa part l'avocat d'EHLG, Jean-René Etchegaray, par ailleurs premier adjoint (MoDem) au maire de Bayonne.

Au tribunal, l'association se battra de toute façon aussi pour conserver son nom. "Y renoncer, se serait renoncer à notre revendication de la création d'une chambre d'agriculture en Pays basque", explique le prévenu. Selon l'association, c'est juridiquement possible. Il suffirait d'un décret du premier ministre.

Laetitia Clavreul

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