Hadopi : Guerre interne entre chasseurs de pirate

Avant le règne de la traque automatisée, focus autour des chasseurs de pirate.

Ennemis, Advestigo et Co-Peer-Right Agency se battent à coup de procès. Stéphane Michenaud y croyait dur comme fer. Copeerright Agency (CPRA), sa société de protection numérique, allait mettre en place un système efficace pour dégoter les pirates du téléchargement illégal. C’était fin 2004-début 2005, Advestigo et CPRA projetaient de travailler conjointement au service de la SCPP (Société Civile des Producteurs Phonographiques). Dans cette collaboration, CoPeerRight Agency se voyait confier la mission de recherche et d’identification des fichiers mis en partage sur les réseaux peer-to-peer et Advestigo, la caractérisation du traitement des empreintes de ces fichiers. Mais patatras ! Au dernier moment, Michenaud est renvoyé dans les cordes, « trop cher » officiellement. Marc Guez, directeur du SCPP, avoue au Monde, le 11 février 2005 [1] un « mauvais feeling ». Michenaud, un peu vert, s’étonne qu’Advestigo se dise capable d’effectuer le même travail qu’eux. Les soupçons tournent au procès. La technique d’Advestigo aurait été copiée sur celle de CPRA qui se targue d’avoir un brevet. Bigre ! Des chasseurs de pirates accusés de piratage ! S’ensuit alors un procès complexe très bien relayé par le site Numerama. Ce qu’on peut en dire aujourd’hui, c’est qu’Advestigo a remporté la première manche et que CPRA continue son combat en appel. Selon Michenaud, suite à la saisie par la justice en 2005 des outils « Advertisearch » et « Adwarning », le rapport révélait ainsi des éléments tendant à démontrer qu’Advestigo aurait violé onze revendications sur treize du brevet de CoPeerRight Agency. Michenaud espère bien que sur « le fond », la justice penchera en sa faveur.

Itinéraires croisés

À partir de 2005, tout oppose donc les deux entreprises. CPRA se grille auprès des syndicats SELL, SACEM, ALPA, SCPP. Faut dire qu’après menaces, il les poursuivra en justice pour avoir selon lui choisi de travailler avec un brevet contrefait. Pour Advestigo, c’est tout « bénef ». CPRA dégagé, les principales organisations d’ayants droits, très solidaires dans l’adversité, adoptent Advestigo. Faisant d’ailleurs de l’entreprise le challenger number 1 pour décrocher les appels d’offre de la fameuse« riposte graduée ». En effet, avec la loi Création et Internet, les syndicats représentatifs auront pour charge de transmettre les adresses IP (identité Internet) qui auront servi à télécharger des contenus illicites. L’aide technique de prestataires privés est requise. Copeerright développe des techniques compatibles avec la riposte graduée mais les syndicats n’ont même pas souhaité que CPRA fasse une offre. Bing ! À l’inverse, on s’aperçoit qu’Advestigo pactise avec des clients bien armés comme la gendarmerie nationale, le ministère de la Défense, Thomson. Il y a aussi l’AFP, France Télévisions, Gaumont (dont le directeur est aussi le Président de l’ALPA) ou Universal (dont le Directeur est le Président de la SCPP). Bref Advestigo est dans les petits papiers des pouvoirs publics et des syndicats tout puissant. Advestigo collabore aussi avec le secrétariat de la Défense nationale SGDN ou même la (direction générale pour l’Armement) DGA. Michel Roux, Président d’Advestigo, contacté par Bakchich, explique que les partenariats avec le ministère de la Défense consistent surtout en des « activités sur le filtrage de contenus confidentiels ».
En 2006, le ministère de l’Economie accorde une pleine page dans son site à Advestigo. Privilège notable. En mars 2005, lors d’un rapport d’étude du ministère de la Culture sur le piratage, Advestigo est à l’honneur. On envisage même des solutions de filtrage (page 23) de contenus opérées par cette entreprise. Interrogé, Michel Leroux n’écarte pas les compétences d’Advestigo pour développer cette technique « même si ce n’est pas le cœur de notre métier. Toutefois nos compétences associées à d’autres peuvent opérer en ce sens. » Le filtrage, dont certains spécialistes disent que c’est le cheval de Troie du projet Hadopi, est envisagé depuis belle lurette par Advestigo. Co-peer-right champion du business, Advestigo maître des réseaux

Depuis l’échec de 2005, CPRA est parti à la conquête d’autres marchés, Espagne, Italie, Canada. Les résultats vont croissants. L’entreprise est bénéficiaire en dizaine de milliers d’euros. Ubisoft, Paramount, la Fox, Emi, majors ou indépendants, le business fonctionne bien. Rare dans le métier et en particulier pour Advestigo. C’est même la « cata ». Un résultat négatif record pour 2007 à -2 354 555 euros. En cinq ans, plus de 6 millions d’euros levés auprès de fonds d’investissement (I-source gestion, Eon tech ventures, Cap décisif). Quelque peu à perte puisque Advestigo vient d’être racheté à 100% en mars dernier pour 4,5 millions et demi d’euros. Besoin de fonds face à la crise, « opportunité stratégique », c’est la dernière réponse choisie par Michel roux. Faut dire qu’Hologram Industries est aussi une habituée des collaborations publiques. Cette entreprise réalise les hologrammes sur nos billets d’euros, nos passeports et sur les cartes de police françaises. Et peut-être que la douce promesse d’Hadopi a fait miroiter des ressources enfin profitables pour l’entreprise. La loi création et Internet a divisé la population mais aussi encore et toujours nos deux sociétés. En janvier dernier, lors du colloque « Monde culturel et Internet, vers une réconciliation », Advestigo, en tant que partenaire, se place en porte parole des chasseurs. Sa place est sur le podium, Michenaud, lui, est dans la salle. Michel Roux se montrait un farouche pro-hadopi, « Le peer-to-peer a encore de beaux jours devant lui, que ce soit dans le cinéma ou dans la musique. » ou encore « spolier aujourd’hui le droit d’Auteur, c’est nier demain la propriété intellectuelle et se projeter vers… le passé et la préhistoire économique d’avant la création de richesses immatérielles ».

Interview de Co-Peer-Right Agency

Ce n’est pas le point de vue de Stéphane Michenaud qui a accepté de recevoir Bakchich dans ses locaux à Nanterre (92). Ses visions sur l’Hadopi sont tout autres. La licence globale au contraire serait plus à même de lutter contre le piratage et même, comme aux Etats-Unis pour le projet Chorus, de dégager des bénéfices. Mais selon Michenaud, qui n’hésite pas à égratigner l’ALPA, la Sacem ou SDPP, la licence globale sonnerait le glas de ces représentations.
Michenaud révèle à Bakchich que l’ALPA, principal représentant du cinéma, qui avait annoncé avec fracas le comptage de 450 000 téléchargements vidéos par jour, aurait comptabilisé en fait des fichiers leurres, voire même des fichiers inexistants. Co-peer-right place sur les réseaux P2P des « vidéos pièges » (fake) où il n’y a seulement que quinze minutes d’un film tourné en boucle ou juste la bande annonce. Ce genre de vidéo peut représenter de 10 à 40% des téléchargements illégaux.

Et l’internaute dans tout ça ? Quelle garantie de sécurité finalement ? Qui va contrôler les chasseurs ? Surveiller ou sanctionner des procédures illégales. Rien n’est encore décidé, on bouge quelque peu au ministère de la Culture en attendant de promulguer les décrets. Reste que la CNIL devrait être en charge de surveiller le dispositif. Mais le récent vote en faveur de l’Hadopi du sénateur et Président de la CNIL, Alex Türk laisse songeur… surtout après le dévoilement d’un rapport confidentiel de la CNIL l’année dernière, taclant la riposte graduée. Bakchich a demandé plusieurs fois des précisions à la commission nationale des libertés quant aux objectifs sécuritaires. Sans réponse.

Prochaine échance, l’avis rendu par le Conseil Constitutionnel saisi par les socialistes.
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